Enseignement et colonisation dans l’Empire français
Enseignement et colo­ni­sa­tion dans l’Empire fran­çais
Une his­toire connec­tée ?
Colloque inter­na­tio­nal orga­nisé par l’Université de Lyon (ENS LSH-LARHRA), l’IUFM de Lyon, l’INRP/ser­vice d’Histoire de l’Education, le CERLIS/Université Paris Descartes
Lyon, 30 sep­tem­bre, 1er et 2 octo­bre 2009, entrée libre et gra­tuite

Ce col­lo­que inter­na­tio­nal se situe à la char­nière de deux champs de recher­che par­ti­cu­liè­re­ment dyna­mi­ques en his­toire contem­po­raine : l’his­toire de la colo­ni­sa­tion – mar­quée depuis une décen­nie par les tra­vaux d’une nou­velle géné­ra­tion de cher­cheurs et des débats par­ti­cu­liè­re­ment vifs – et l’his­toire « glo­bale » ou « connec­tée » dont plu­sieurs publi­ca­tions et jour­nées d’études témoi­gnent de l’accli­ma­ta­tion récente en France (par exem­ple DOUKI, C. et MINARD, P., « Histoire glo­bale, his­toire connec­tée : un chan­ge­ment d’échelle his­to­rio­gra­phi­que ? », Revue d’his­toire moderne et contem­po­raine, 54-4 bis, sup­plé­ment 2007 ou « Une his­toire à l’échelle glo­bale », Annales. Histoire, Sciences socia­les, vol. LVI, n° 1, 2001). Cette appro­che s’ins­pire de l’his­toire com­pa­rée tout en met­tant davan­tage l’accent sur les contacts et les cir­cu­la­tions entre dif­fé­ren­tes par­ties du monde. Elle repère les emprunts, les adap­ta­tions, les phé­no­mè­nes d’hybri­da­tion socia­le­ment situés. Elle per­met de tra­vailler sur la notion de « trans­fert cultu­rel » et sur les méca­nis­mes d’accultu­ra­tion dif­fé­ren­ciée.

Par ailleurs, depuis le début des années 1990, les tra­vaux scien­ti­fi­ques se sont mul­ti­pliés sur l’ensei­gne­ment colo­nial dans les dif­fé­ren­tes par­ties de l’Empire fran­çais comme sur l’ensei­gne­ment du fait colo­nial en France, sans pour­tant que ces recher­ches entrent tou­jours en réso­nance les unes avec les autres. Le sujet est dou­ble­ment sen­si­ble. Au pre­mier chef parce que la « mis­sion civi­li­sa­trice » dont l’école fut l’un des prin­ci­paux volets a servi à légi­ti­mer – dans les colo­nies comme en métro­pole – l’entre­prise de conquête et de domi­na­tion ; également parce que les élèves d’aujourd’hui en France sont pour par­tie des des­cen­dants des ancien­nes popu­la­tions colo­ni­sées. Par consé­quent, ce col­lo­que sou­haite renou­ve­ler la réflexion sur les rela­tions entre ensei­gne­ment et colo­ni­sa­tion en pro­po­sant un chan­ge­ment d’échelle et de pers­pec­tive. En met­tant en rela­tion les connais­san­ces pro­dui­tes sur l’Afrique, l’Indochine, les pays du Maghreb, le Levant, la Nouvelle-Calédonie on ten­tera une his­toire « connec­tée » atten­tive aux cir­cu­la­tions (des dis­cours, des pro­gram­mes, des ensei­gnants, des pra­ti­ques péda­go­gi­ques, des élèves), aux trans­mis­sions entre les régions colo­ni­sées et la métro­pole, comme entre les régions de l’Empire. Il s’agira ainsi d’appré­hen­der la ques­tion de l’ensei­gne­ment dans sa dimen­sion impé­riale c’est-à-dire d’envi­sa­ger les dis­cours et les pra­ti­ques dans les dif­fé­rents ter­ri­toi­res domi­nés en les com­pa­rant. En exa­mi­nant aussi les méca­nis­mes qui relè­vent du fonc­tion­ne­ment de l’ins­ti­tu­tion sco­laire d’une façon géné­rale (entre­prise de sélec­tion, de for­ma­tage des esprits et des corps, de « repro­duc­tion » sociale) et les carac­té­ris­ti­ques pro­pres à l’ensei­gne­ment colo­nial dans les dif­fé­rents ter­ri­toi­res sous domi­na­tion fran­çaise, on s’inter­ro­gera sur la spé­ci­fi­cité colo­niale, à par­tir de situa­tions concrè­tes d’ensei­gne­ment.

Ce col­lo­que est orga­nisé sous la forme de deux jour­nées consa­crées aux contri­bu­tions scien­ti­fi­ques, sui­vies par une jour­née « for­ma­tion » à des­ti­na­tion des pro­fes­seurs du second degré sur l’ensei­gne­ment en situa­tion colo­niale et sur l’his­toire colo­niale. La pre­mière jour­née scien­ti­fi­que sera cen­trée sur les aspects poli­ti­ques et cultu­rels du sujet, la seconde met­tra l’accent sur une his­toire sociale des acteurs, colo­ni­sa­teurs et colo­ni­sés.

Revisiter les discours politiques et les pratiques d’enseignement en situation coloniale

Un pre­mier axe de réflexion sou­haite reve­nir sur la « mis­sion civi­li­sa­trice » sous l’angle de l’assi­mi­la­tion et de « l’adap­ta­tion » de l’ensei­gne­ment au « milieu indi­gène » tel qu’il est pensé par les colo­ni­sa­teurs, sur la confron­ta­tion entre dis­cours et pra­ti­ques, sur la péda­go­gie en situa­tion colo­niale et sur la vio­lence cultu­relle qu’elle sup­pose. Dans le pro­lon­ge­ment des tra­vaux de Francine Muel-Dreyfus (1977) à pro­pos de l’école répu­bli­caine, de Fanny Colonna sur l’Algérie (1975), d’Alice Conklin (1997) ou de Gary Wilder (2005), on s’inté­res­sera aux tex­tes poli­ti­ques, aux pro­gram­mes et aux pra­ti­ques péda­go­gi­ques, aux matiè­res « clas­si­ques » (lan­gue fran­çaise, his­toire, géo­gra­phie, scien­ces) mais aussi à l’ensem­ble des acti­vi­tés menées dans le cadre sco­laire afin de trans­for­mer les modes d’être (ethos) des colo­nisé-e-s : le chant, le sport, les acti­vi­tés artis­ti­ques, ména­gè­res, manuel­les d’une manière géné­rale. Les tex­tes sur l’ensei­gne­ment, qu’ils pro­vien­nent des mis­sion­nai­res ou des ins­tan­ces gou­ver­ne­men­ta­les, seront confron­tés aux réa­li­sa­tions concrè­tes, aux dis­po­si­tifs qui furent mis en place, aux moyens effec­ti­ve­ment affec­tés à l’action et aux résul­tats obte­nus. On revien­dra également sur la chro­no­lo­gie de l’ensei­gne­ment colo­nial et sur la notion de « sys­tème » éducatif pour dési­gner une poli­ti­que qui, si elle fut fon­dée sur un cer­tain nom­bre de grands prin­ci­pes, sem­ble se carac­té­ri­ser par les impro­vi­sa­tions loca­les et les dis­tor­sions entre la rhé­to­ri­que des décla­ra­tions et les mesu­res mises en œuvre

Pour une histoire sociale de l’enseignement colonial

Un deuxième axe de réflexion sou­haite met­tre l’accent sur les acteurs et les actri­ces et sur la confron­ta­tion colo­niale en milieu sco­laire. On tra­vaillera sur les par­cours et les expé­rien­ces pro­fes­sion­nels et per­son­nels des admi­nis­tra­teurs, mis­sion­nai­res, ins­pec­teurs, ensei­gnant-e-s – qui, pour nom­bre d’entre eux, ont exercé dans plu­sieurs régions (à l’échelle natio­nale et impé­riale) durant leur car­rière – et ont contri­bué à la cir­cu­la­tion des modè­les et des pra­ti­ques. On réflé­chira à leur marge de manœu­vre, à leurs rela­tions avec leurs élèves qui, dans cer­tains cas, se sont pro­lon­gées après leur départ (pour une autre région ou pour la métro­pole), à la façon dont ils et elles ont exercé leurs fonc­tions. On revien­dra là encore sur la « mis­sion civi­li­sa­trice » et sur le cou­ple « émancipation/coer­ci­tion » qui la fonde. Les expé­rien­ces sco­lai­res des colo­nisé-e-s seront donc étudiées. Ce col­lo­que vou­drait com­pa­rer les phé­no­mè­nes d’exclu­sion, d’appro­pria­tions et de recom­po­si­tions iden­ti­tai­res pro­vo­qués par le pas­sage, plus ou moins long, sur les bancs de l’école fran­çaise. Des ins­ti­tu­tions sco­lai­res, des grou­pes d’élèves, des par­cours indi­vi­duels pour­ront être ana­ly­sés, dans la mesure où les acteurs et leurs logi­ques seront pri­vi­lé­giés.

Enfin, la ques­tion de l’ensei­gne­ment du fait colo­nial en France sera abor­dée dans le cadre d’une jour­née de for­ma­tion orga­ni­sée par l’IUFM à des­ti­na­tion des ensei­gnants du second degré. Cette jour­née sera orga­ni­sée en deux temps : une mati­née d’inter­ven­tions scien­ti­fi­ques por­tant pré­ci­sé­ment sur le trai­te­ment de cer­tai­nes ques­tions liées à l’ensei­gne­ment en situa­tion colo­niale, une après-midi d’ate­liers péda­go­gi­ques.

Les orga­ni­sa­teurs du col­lo­que se sont fixés trois prio­ri­tés :

  • Mettre l’accent sur la dimension internationale : des chercheurs français, européens (Suzanne Grindel du Georg Eckert Institute en Allemagne et Nicholas Harrison, du King’s College de Londres) mais aussi américain (Harry Gamble), africains (du Maghreb et du Sénégal) et vietnamien, interviendront.
  • Sélectionner des travaux novateurs menés par de jeunes chercheurs et chercheuses qui constituent l’avenir des recherches sur la colonisation. Un tiers des interventions concernent des doctorant-e-s ou de jeunes docteur-e-s.
  • Sélectionner des travaux fondés sur un travail de terrain approfondi. Il ne s’agit en effet pas d’un colloque centré seulement sur les discours produits par la métropole et disponibles dans des publications imprimées en France, mais qui entend aborder les questions éducatives à partir de la consultation des archives locales et d’une bonne connaissance des sociétés concernées.