Enseignement et colonisation dans l’Empire français
 

Une histoire du désir d’école : stratégies collectives de scolarisation en Casamance, début XXe siècle-1960

L’école, sous sa forme euro­péenne, fut expor­tée en Afrique dans le but d’asseoir la domi­na­tion colo­niale et de for­mer les agents locaux pour l’exploi­ta­tion économique des ter­ri­toi­res colo­ni­sés. Son ins­ti­tu­tion entraîna des réac­tions mul­ti­ples des popu­la­tions : du rejet à l’accep­ta­tion, de l’accom­mo­de­ment aux stra­té­gies d’évitement. Le rap­port à l’école révé­lait ainsi la com­plexité du rap­port des popu­la­tions à l’Etat dans le cadre de la domi­na­tion colo­niale.

Le Sénégal, de par son ancien­neté dans l’Empire fran­çais, fit office de colo­nie d’avant-garde dans le pro­ces­sus de sco­la­ri­sa­tion : les infra­struc­tu­res sco­lai­res, tant pri­mai­res que secondai­res et supé­rieu­res, y furent plus nom­breu­ses que dans les autres colo­nies fran­çai­ses d’Afrique de l’ouest. Les famil­les des Quatre-Communes eurent très tôt l’oppor­tu­nité de sco­la­ri­ser leurs enfants et d’inté­grer ainsi les nou­vel­les voies pro­fes­sion­nel­les, dans le com­merce et l’admi­nis­tra­tion, créées dans le contexte de la domi­na­tion colo­niale. A contra­rio, les régions péri­phé­ri­ques de la colo­nie res­tè­rent dans l’ensem­ble en marge. La Casamance, région située au sud de la Gambie et repré­sen­tant envi­ron 1/7ème du ter­ri­toire séné­ga­lais, est cepen­dant un cas à part car elle inté­ressa, dès la seconde moi­tié du 19ème siè­cle, les mis­sion­nai­res pro­tes­tants et catho­li­ques qui y ouvri­rent des écoles. La sco­la­ri­sa­tion y pré­céda donc, en cer­tains endroits, la domi­na­tion colo­niale et l’offre sco­laire y fut ainsi plus impor­tante qu’ailleurs. Jusqu’au len­de­main de la Première Guerre mon­diale, les popu­la­tions rura­les furent cepen­dant mar­gi­na­le­ment concer­nées par l’école : les établissements étaient en effet prin­ci­pa­le­ment ouverts dans les vil­les et les cen­tres admi­nis­tra­tifs impor­tants. Ce fut à par­tir des années vingt que les pre­miè­res deman­des d’ouver­tu­res d’écoles émanèrent des popu­la­tions, dans les points de traite. Dans les vil­la­ges de Marsassoum et de Tanaff, les com­mer­çants furent à l’ori­gine de l’implan­ta­tion d’écoles selon des moda­li­tés dif­fé­ren­tes que nous sou­hai­tons défi­nir.

A par­tir des années trente et jusqu’à l’indé­pen­dance de la colo­nie du Sénégal, l’offre publi­que et pri­vée spé­ci­fi­que­ment en Casamance, gros­sit ; l’accès à l’école se « démo­cra­tisa » pro­gres­si­ve­ment et tou­cha plus « mas­si­ve­ment » les popu­la­tions rura­les. Les taux de sco­la­ri­sa­tion en Casamance dépas­sè­rent lar­ge­ment la moyenne natio­nale. Nous évoquerons notam­ment le cas du can­ton des Djougouttes Nord : mes recher­ches ont per­mis de mon­trer que le suc­cès de l’école dans le can­ton le plus sco­la­risé d’AOF à par­tir des années trente est plus dû à un jeu d’influen­ces poli­ti­ques et aux rap­ports de for­ces entre les vil­la­ges qu’à une adhé­sion col­lec­tive au pro­jet sco­laire. Après 1945, avec la mise en place du Fonds d’Investissement pour le Développement Economique et Social (FIDES) et du Fonds d’Equipement Rural pour le Développement Economique et Social (FERDES), l’émergence de for­ces poli­ti­ques, nées de la sco­la­ri­sa­tion, au sein des popu­la­tions afri­cai­nes, les deman­des socia­les d’écoles se mul­ti­pliè­rent et les vil­la­geois n’hési­tè­rent plus à faire appel à leurs repré­sen­tants poli­ti­ques pour obte­nir des infra­struc­tu­res sco­lai­res.

Dans le cadre de cette com­mu­ni­ca­tion, nous ten­te­rons donc de com­pren­dre les méca­nis­mes qui sous-ten­dent le pro­ces­sus de sco­la­ri­sa­tion en Casamance en cen­trant l’ana­lyse sur le rôle des grou­pes sociaux et des com­mu­nau­tés. La région est un champ d’étude pri­vi­lé­gié pour obser­ver les logi­ques de sco­la­ri­sa­tion : la diver­sité des situa­tions per­met en effet de met­tre à jour la com­plexité du rap­port des popu­la­tions à l’école et son évolution. Le jeu d’échelle, du natio­nal au régio­nal, du can­ton au vil­lage, per­met d’iden­ti­fier la mul­ti­pli­cité et la com­plexité de ces logi­ques et de met­tre à jour des confi­gu­ra­tions iné­di­tes.